IA : l'ordinateur personnel vit-il la plus grande transformation de son histoire ?

 Jensen Huang

Longtemps cantonné aux usages de travail et de divertissement, l'ordinateur personnel est devenu l'un des terrains de conquête des géants de l'intelligence artificielle. Les annonces successives de Nvidia et de Microsoft dessinent une course qui pourrait redéfinir la façon dont chacun se sert de sa machine.

Nvidia a présenté lundi 1er juin à Taipei le RTX Spark, son nouveau processeur conçu pour les ordinateurs portables sous Windows, avant que Microsoft ne dévoile le lendemain à San Francisco ses propres appareils et modèles taillés pour l'intelligence artificielle. À des milliers de kilomètres l'une de l'autre, ces deux annonces illustrent bien plus qu'une tendance passagère et préfigurent sans doute la plus grande transformation de l'informatique personnelle, portée par la volonté des géants de la tech de faire de l'IA une fonction native du PC, quarante ans après l'arrivée de ce dernier.

Avec le RTX Spark, Nvidia réunit dans une même puce un GPU, le processeur graphique né pour les jeux vidéo et devenu le moteur des calculs d'intelligence artificielle, et un CPU, le processeur central qui sert de cerveau à la machine. Dotée de 128 gigaoctets de mémoire et de vingt cœurs de calcul, elle sortira à l'automne (soit en septembre au plus tôt) et équipera les ordinateurs de Microsoft, Dell, Asus, HP, Lenovo, Acer et MSI.

« Microsoft et Nvidia vont réinventer le PC, ce sera le nouveau PC », a lancé Jensen Huang (photo), le patron du groupe de Santa Clara, qui voit dans ce tournant un changement comparable au passage du téléphone au smartphone en 2007 et rappelle qu'il a fallu trente-trois ans pour concevoir cette puce.

Un PC pensé pour les agents

Ce qui distinguera ces nouvelles machines des générations précédentes tient à un mot, l'agent. Un agent désigne un programme d’intelligence artificielle capable d'exécuter seul une suite de tâches, comme trier des courriels ou rédiger un document. Jusqu'ici, ces traitements passaient par des serveurs distants exploités par Anthropic, OpenAI et autres fournisseurs de services IA. Les nouveaux PC les feront tourner localement, ce qui réduira le délai de réponse et renforcera la confidentialité, car les données seront stockées directement sur l'appareil.

Au salon Build de San Francisco ce mardi, Microsoft a confirmé l'alliance avec Nvidia en dévoilant sa Surface RTX Spark Dev Box, un ordinateur équipé de la puce éponyme que le patron du groupe, Satya Nadella, a qualifié de « machine de rêve ». La firme l'a montrée faisant tourner un modèle de 120 milliards de paramètres, hors de portée de la plupart des PC actuels. Les premiers modèles viseront les développeurs, les joueurs et les créateurs.

L'assaut sur le royaume d'Intel

Le terrain que Nvidia investit reste dominé par Intel, dont l'architecture x86 équipe environ 80 % des ordinateurs. AMD, Apple et Qualcomm se partagent le reste. La menace a été prise au sérieux dès l'annonce. Lundi, le titre d'Intel a chuté d’environ 5 % en séance à Wall Street, celui d'AMD de 4 % et celui de Qualcomm de 8 %. Pour Nvidia, l'enjeu est de taille, car ce marché du PC, évalué à quelque 250 milliards de dollars, lui ouvre un relais de croissance. Le groupe en a les moyens, avec une capitalisation de 5 100 milliards de dollars, la plus forte au monde, et 81,6 milliards de chiffre d'affaires sur le seul premier trimestre de son exercice 2027.

Le groupe avait déjà tenté de s'y imposer il y a plus de dix ans avec le projet Denver, sans succès. Ses moyens et ses partenaires lui donnent aujourd'hui une assise plus solide. Pour Stephen Wu, ancien ingénieur et fondateur du fonds Carthage Capital cité par l’AFP, Nvidia « contourne la chaîne d'approvisionnement traditionnelle des PC pour bâtir un monopole matériel de bout en bout », faisant d'Intel et d'AMD « les victimes immédiates ».

Mais Lian Jye Su, analyste en chef du cabinet Omdia, nuance, rappelant que les deux fabricants restent prêts côté matériel et que la bataille se jouera sur le logiciel. Apple, qui a quitté Intel pour ses propres puces M dès 2020, garde l'avantage sur le haut de gamme avec ses MacBook M5. Cette nouvelle vague de PC est cependant pensée pour s’attaquer à ce segment dominé par le géant de Cupertino.

Quel support pour l'IA ?

Au-delà des machines, c'est la place de l'IA dans la vie quotidienne qui se joue. En proposant à la fois l'appareil, la puce et ses propres modèles, Microsoft veut que tout passe par son environnement, des particuliers aux entreprises, là où OpenAI et Anthropic occupent déjà le terrain des logiciels. La firme travaille d'ailleurs à faire fonctionner sans risque OpenClaw, un programme libre qui coordonne plusieurs agents et qui s'est popularisé en Chine. Sur les Mac d'Apple, le moteur de recherche Perplexity propose un outil voisin, capable de manipuler les fichiers de l'utilisateur.

Reste une inconnue, celle de l'appareil qui s'imposera. Avec son projet Solara, Microsoft a présenté des appareils dépourvus de système d'exploitation et d'applications classiques, de simples relais vers des agents hébergés à distance, conçus par exemple pour rédiger le compte rendu d'une consultation médicale. D'autres parient sur les lunettes connectées, et OpenAI prépare avec Jony Ive, auparavant designer chez Apple, un appareil encore tenu secret. Pour le patron de Qualcomm, Cristiano Amon, le débat est presque vain, car « l'agent n'est pas lié à l'appareil » et suit l'utilisateur partout.

Une réponse commence toutefois à se dessiner. La transformation n'est plus une promesse lointaine, les premiers PC arrivent dans les prochains mois et feront tourner les modèles d'IA directement sur l'appareil, sans passer par des serveurs distants. Le PC dispose même d'un atout de taille, puisqu'il reste la machine sur laquelle s'effectue déjà l'essentiel du travail. Rien ne garantit pour autant qu'il deviendra la porte d'entrée principale vers l'IA, comme le smartphone l'a été pour l'internet mobile.

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